*Tu fais du M. Enfin, tu faisais du M. Chez cette enseigne-là, le M te serre aux épaules. Chez
l’autre, il flotte. Et dans ce troisième magasin, on t’a dit que tu étais « plutôt un L ». Tu ressors
avec une vague impression d’avoir changé de corps entre deux boutiques.*
Bonne nouvelle : ton corps n’a pas bougé. C’est l’étiquette qui ne veut rien dire.
Le vêtement n’a pas de norme
C’est un fait qu’on ignore presque toujours, et qui explique tout le reste : **le vêtement est l’un
des rares produits de consommation courante à ne répondre à aucune norme de taille commune
contraignante.** Il n’existe pas d’organisme qui impose qu’un « 40 » corresponde à un tour de taille
précis, comme il en existe pour un litre de lait ou un mètre de tissu. Chaque marque définit ses
propres gabarits, à partir de sa propre silhouette de référence.
Conséquence directe : un pantalon étiqueté 40 chez une enseigne peut correspondre à un tour de taille
sensiblement différent chez une autre. On parle de plusieurs centimètres d’écart pour un même
intitulé. (Sur l’ampleur exacte de ces écarts, les chiffres varient selon les études et les marques
comparées — mieux vaut retenir l’ordre de grandeur que le chiffre précis.)
« Un M chez l’un est un S chez l’autre. Le problème n’est pas ton corps — c’est l’étiquette »,
rassure le Doc. Et ça vaut la peine d’insister, parce que ce malentendu fait vivre une petite
culpabilité tout à fait inutile à énormément de gens.
Friction n°1 : le « vanity sizing », ou la taille flatteuse
Il y a plus étonnant encore. Certaines marques pratiquent ce que le métier appelle le **« vanity
sizing »** — littéralement, la « taille de vanité » : étiqueter volontairement une pièce en taille
inférieure à sa coupe réelle, pour que l’acheteur ait le plaisir de constater en cabine qu’il « rentre
dans du 38 ». Le phénomène est documenté dans plusieurs enseignes de prêt-à-porter en France depuis
le début des années 2010.
Autrement dit : non seulement les tailles ne sont pas comparables entre marques, mais certaines sont
délibérément décalées. Difficile, dans ces conditions, de se fier à une lettre sur une étiquette.
Friction n°2 : la honte de « ne plus faire du M »
C’est la friction la plus injuste, et celle dont on parle le moins. Découvrir qu’on a besoin d’une
taille au-dessus dans un magasin donné déclenche chez beaucoup de gens un petit pincement — comme si
l’étiquette disait quelque chose sur eux. Elle ne dit rien. Elle dit seulement quelque chose sur les
choix de gabarit de cette marque-là.
Le Doc, qui n’aime pas beaucoup les procès qu’on se fait à soi-même, résume : **« Une lettre cousue
par un inconnu à l’autre bout du monde n’a aucune autorité sur toi. Prends celle qui tombe bien, et
coupe l’étiquette si elle t’agace. »**
Friction n°3 : commander deux tailles, un « échec » qui n’en est pas un
Beaucoup de gens vivent le fait de commander deux tailles en ligne, pour n’en garder qu’une, comme
une mauvaise organisation de leur part. C’est en réalité la conséquence directe et parfaitement
prévisible de tout ce qui précède — et c’est devenu, pour beaucoup d’enseignes, un usage anticipé et
intégré à leur logistique. Se fier à ses propres mesures réduit ce taux d’erreur, sans jamais le
supprimer complètement.
Les quatre chiffres qui remplacent l’étiquette
Voici la vraie solution, et elle tient en un après-midi. Achète un mètre de couturier (moins de 3 €
en mercerie) et prends ces quatre mesures, debout, sur des sous-vêtements :
1. Le tour de poitrine — sous les bras, au point le plus large, sans serrer.
2. Le tour de taille — à l’endroit où ton pantalon tombe réellement, pas forcément au nombril.
3. La longueur de bras — de l’os de l’épaule au poignet, bras légèrement plié.
4. L’entrejambe — du haut de la cuisse à la cheville.
Note-les. Photographie la feuille, garde-la dans ton téléphone.
Désormais, tu ne compares plus une lettre à une autre lettre : tu compares tes chiffres au
guide des tailles de la marque — ce tableau présent sur la quasi-totalité des sites de vente et
souvent affiché en cabine. C’est un réflexe de trente secondes qui évite la majorité des déceptions
à l’ouverture d’un colis.
Et si tu es entre deux tailles ? La règle du métier est simple : **prends la plus grande pour tout ce
qui a une structure** (veste, manteau, chemise). Un vêtement trop grand peut être ajusté par une
retouche, pour quelques dizaines d’euros ; un vêtement trop petit, non — il n’y a généralement pas de
tissu en réserve à l’intérieur des coutures.
Ce que ce livre te doit encore
Cet article te donne les quatre chiffres et le réflexe du guide des tailles. Le livre va plus loin :
la fiche de mesures complète à remplir (huit mesures, y compris la largeur d’épaules et le tour de
cou), les repères pour savoir ce qui s’ajuste facilement et ce qui ne s’ajuste pas — parce
qu’acheter en sachant ce qu’un retoucheur pourra corriger change complètement la façon de choisir en
cabine. C’est l’objet de L’art de s’habiller juste.
Comme le dit le Doc : « L’allure, ça ne s’achète pas. Ça se choisit. »
Et toi, tu connais ton tour de poitrine, ou seulement ta lettre ?
→ Découvrir le livre du Doc.