Usé·e par les applis, avant même le premier rendez-vous : « L’amour n’est pas un catalogue. C’est une table pour deux »

Swiper t'épuise, tu t'y sens plus mal qu'avant ? Ce n'est pas toi, c'est l'outil. Le Doc Gravano t'aide à t'en servir sans t'y perdre — ou à refermer l'écran.

← Toutes les consultations

Tu ouvres l'application. Tu fais défiler. Un visage, un autre, encore un autre. Tu échanges trois messages avec quelqu'un qui s'évapore, tu relances quelqu'un d'autre qui ne répond jamais, tu accordes un rendez-vous qui tombe à l'eau. Et le soir, sans trop savoir pourquoi, tu te sens plus seul·e et moins sûr·e de toi qu'avant de commencer. L'outil censé t'apporter l'amour te vide de ton énergie amoureuse.

Si tu te reconnais, sache d'emblée deux choses. La première : tu n'es pas en train de « mal t'y prendre ». La seconde : cette fatigue a un nom, elle est massive, et elle en dit long — non sur toi, mais sur l'outil.

Le Doc Gravano, lui, a une image pour tout ça, et elle vaut mieux qu'un long discours : « L'amour n'est pas un catalogue qu'on feuillette. C'est une table pour deux qu'on dresse. On ne choisit pas quelqu'un comme on choisit un canapé. »

Ce que tu ressens porte un nom, et c'est une épidémie

D'abord, le soulagement des chiffres. Selon une enquête Ipsos parue en 2025, près d'un célibataire français sur deux se dit fatigué des rencontres en ligne — et cette proportion grimpe à 61 % chez les utilisateurs réguliers. Autrement dit, plus tu t'en sers, plus ça t'épuise. L'outil qui devait résoudre ta solitude finit par la creuser.

L'enquête va plus loin et met des mots précis sur ton malaise. Ce qui use, ce sont l'accumulation des déceptions (un tiers des sondés), la pression de devoir sans cesse se montrer proactif, l'expérience répétée du ghosting — ces gens qui disparaissent sans un mot. Mais le chiffre qui devrait te faire tendre l'oreille, c'est celui-ci : près de trois célibataires fatigués sur dix évoquent une érosion de leur confiance en eux. Ces applications, censées t'ouvrir des portes, finissent chez beaucoup par saper l'estime de soi. Ce n'est pas anodin, et ce n'est pas dans ta tête.

Et près d'un utilisateur sur deux fait désormais des pauses pour se protéger. « Quand la moitié des gens désinstallent l'outil pour aller mieux », note le Doc, « ce n'est peut-être pas la moitié des gens qui ont un problème. »

Pourquoi ça use : tu n'es pas fait pour un marché

Reste à comprendre le pourquoi, parce que c'est en comprenant qu'on cesse de s'accuser. Et là, une sociologue française — enfin, lue et publiée en français — a mis le doigt exactement où il fallait. Eva Illouz, dans Pourquoi l'amour fait mal puis dans La fin de l'amour, décrit comment notre époque a transformé la rencontre en marché.

Sur ce marché, les êtres humains deviennent des profils, c'est-à-dire des produits. On les compare, on évalue leur « valeur », on cherche « la meilleure affaire ». Et comme dans tout marché où l'offre semble infinie, une chose devient impossible : se poser. Pourquoi s'attacher à celui-ci quand l'écran promet, d'un pouce, mille autres possibles ? Illouz parle même de « relations négatives » : des histoires qui avortent à peine commencées, qu'on quitte sans effort, dont on sort par une petite porte silencieuse. Le ghosting n'est pas un accident du système — c'est le système.

Le Doc traduit ça à sa façon, sans jargon : « On t'a mis dans un magasin où tout brille et rien ne se garde. Tu t'épuises à choisir, parce qu'on t'a fait croire que choisir, c'est ne jamais s'arrêter. » Voilà pourquoi tu te vides : on t'a placé·e dans une situation faite pour l'insatisfaction perpétuelle, et tu la vis comme un échec personnel alors que c'est un dispositif.

Alors, on jette les applis ? Non. On les remet à leur place.

Ne nous méprenons pas : les applications ne sont pas le diable, et bien des amours solides y sont nés. Le problème n'est pas l'outil — c'est la place qu'on le laisse prendre. Un marteau est très utile ; on ne dort pas avec, on ne mange pas avec, et on ne lui demande pas de nous consoler. Voici comment reprendre la main.

Reprends le pouvoir sur l'outil (au lieu de le subir)

Fixe des horaires, comme pour n'importe quelle corvée utile — vingt minutes, pas la soirée entière avachie à faire défiler des visages jusqu'à la nausée. « Ce n'est pas à l'application de décider quand ta soirée s'arrête », rappelle le Doc. Réduis le nombre de conversations en parallèle : mieux vaut trois échanges où tu es vraiment présent·e que quinze où tu n'es qu'un pouce mécanique. Et surtout, sors de l'écran le plus vite possible — un vrai café dit en trois jours ce que trois semaines de messages ne diront jamais.

La pause n'est pas une défaite

Si l'outil t'abîme, pose-le. Une pause n'est pas un abandon de l'amour — c'est un soin que tu te dois. On ne reproche pas à quelqu'un de descendre d'un manège qui lui donne la nausée. « Se retirer du jeu qui te vide, ce n'est pas perdre », dit Gravano. « C'est refuser de jouer à un jeu truqué. »

Rouvre les yeux sur le monde réel

Voici la donnée qu'on oublie toujours de te rappeler : selon une étude relayée dans la presse, près de deux couples sur trois se sont rencontrés en dehors de tout écran. La vraie vie n'a pas dit son dernier mot, loin de là. Un ami commun, un cours de danse, une file d'attente, un chien qu'on caresse dans un parc — les occasions n'ont pas disparu, on a simplement cessé de les voir à force de regarder son téléphone. Relève la tête, et le monde se repeuple d'inconnus possibles.

Change de posture : offre, au lieu de guetter

C'est ici que la pensée Gravano fait toute la différence, et qu'elle te libère de l'épuisement. Sur le marché des profils, on attend d'être choisi : on se met en vitrine, on soigne son argumentaire, on guette le verdict. Épuisant, et humiliant. Gravano propose l'inverse exact : cesse de te vendre, et intéresse-toi. « Arrête de chercher la bonne personne. Deviens quelqu'un de bien à rencontrer, et intéresse-toi vraiment à qui est en face. Le reste suit — ou ne suit pas, mais au moins tu ne t'uses plus. »

Quand on cesse de se demander « est-ce que je plais ? » pour se demander « est-ce que cette personne m'intéresse vraiment ? », tout change. On redevient sujet au lieu d'objet. On respire. Et l'on redevient, du même coup, infiniment plus attirant — car rien n'attire comme quelqu'un qui a cessé de quémander.

Referme l'écran. Rouvre l'appétit.

Tu l'as compris : cette fatigue n'est pas la tienne, c'est celle d'un système bâti pour ne jamais rassasier. La bonne nouvelle, c'est que tu n'es pas prisonnier·e de ce système. Tu peux remettre l'outil à sa place, faire des pauses sans culpabiliser, relever la tête vers un monde réel où l'amour se rencontre encore, et surtout changer de posture — offrir de l'attention au lieu d'en mendier. Rien que ça, et déjà tu respires mieux.

Reste le plus beau : réapprendre l'art de la vraie rencontre, celle qui ne se joue pas à coups de pouce mais de regards, de conversation, de temps donné. Cet art-là, patient et gourmand, le Doc Gravano l'a réuni dans son recueil, L'art de donner d'abord — avec une aile entière pour celles et ceux qui cherchent encore : comment se servir des applis sans s'y perdre, comment provoquer les rencontres hors écran, et comment aborder la personne en face non comme un produit à évaluer, mais comme une table à dresser pour deux.

Car l'amour, redit le Doc, « ne se commande pas d'un pouce. Il se courtise. »

Continuer la consultation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *